En mai dernier, un post publié sur LinkedIn par un de nos membres est venu bousculer la vie de notre coopérative. Suite à un signalement mobilisé par une coopératrice, une enquête interne a été ouverte. La direction a partagé les conclusions de cette enquête lors des journées coopératives de printemps : il s’agissait d’un agissement sexiste, une sanction a été prise, et la coopérative lancerait dans les prochaines semaines un processus de restauration du collectif.
Cet article vise à partager à la coopérative ce qu’il s’est passé depuis les journées coopératives sur ce sujet, et les apprentissages du processus de restauration du collectif.
Il est rédigé par les deux personnes qui ont suivi l’ensemble du processus pour la cellule agissements sexistes : Matthieu Hubert en tant que référent harcèlement et agissements sexistes de la coopérative, membre du CSE, et Alice Pénet en tant que Co-DG.
Restauration du collectif
Comme annoncé lors des journées coopératives et dans cet article, la cellule agissement a initié durant l’été un processus de restauration du collectif. L’idée était d’inclure les personnes entendues lors de l’enquête ainsi que celles qui avaient mentionné leur intérêt pour y participer, avec 3 étapes : un temps d’échange dédié à ce premier cercle, un temps d’échange avec l’auteur des faits, et une synthèse des pistes envisagées, laissant à chacun.e (les personnes enquêtées, l’auteur, la coopérative) la possibilité de mettre en œuvre tout ou partie des actions les concernant.
Le lancement de ce processus a été percuté par deux éléments :
- L’oubli dans la liste des invités de la personne à l’origine du signalement
- Le départ de l’auteur
Souhaitant poursuivre le processus dans le meilleur cadre possible, la cellule a décidé de confier le processus de restauration à un tiers. C’est le collectif rEGALons-nous qui a été choisi (il anime les formations à l’égalité de genre dans la coopérative).
rEGALons-nous a proposé une approche en deux temps : des entretiens individuels avec les personnes concernées par l’enquête mais uniquement celles encore présentes dans la coopérative, puis un temps de restitution collective.
L’analyse de rEGALons-nous a révélé la persistance, voire l’exacerbation de nombreuses tensions autour de ce signalement et de ses suites : sur la place du sensible, sur les responsabilités, sur la transparence, sur la possibilité de réparer. Se basant sur les entretiens réalisés, elle a identifié plusieurs pistes d’action qui figurent dans un rapport :
- Statuer (pour le CA) sur la question du sociétariat de l’auteur
- Penser la question de la réparation
- Estimer le temps de travail gratuit passé sur cette affaire et imaginer différentes modalités de reconnaissance (financière, sociale…)
- Consolider la cellule de signalement
- Réviser la procédure de traitement des signalements
- Développer de nouvelles formations, dont certaines obligatoires
Un groupe de travail doit se mettre en place pour travailler à la diffusion du rapport de rEGALons-nous. Par ailleurs, une réflexion est en cours sur la poursuite du travail de restauration qui pourrait prendre la forme d’une médiation entre les personnes entendues dans la cadre du travail de rEGALons-nous.
Enfin, cet article vise à répondre à l’un des besoins identifiés : la transparence et la communication autour de ce dispositif.
Publication de la sanction
L’un des points qui a cristallisé les tensions concerne la communication de la sanction prise à l’encontre de l’auteur. La Co-DG avait estimé qu’il n’était pas possible de communiquer sur la sanction en tant que telle, cela pouvant porter atteinte à la confidentialité requise par rapport aux données personnelles des salariés. Le référent harcèlement et agissements sexistes et la CGT ont interpellé la direction sur ce point, en mentionnant que les recommandations en matière de lutte contre les violences prônent la publication des sanctions.
La procédure de signalement a été mise à jour sur ce point, d’un commun accord avec les organisations syndicales. Elle intègre dorénavant une systématisation de la publication des sanctions, lors de chaque diagnostic égalité femmes-hommes, publié tous les deux ans selon notre dernier plan d’égalité (mot de passe requis). Cette publication sera anonymisée.
Dans le cas d’espèce, la situation est particulière : s’agissant d’un post LinkedIn et d’un administrateur, le nom de l’auteur est connu et public dès le démarrage du signalement. De plus, plusieurs mois après les faits et après son départ de la coopérative, l’auteur lui-même a rendu publique la sanction sur son compte linkedin. Aussi, la direction décide de rendre à son tour publique la sanction au sein de la coopérative. L’auteur des faits a reçu une lettre d’avertissement, détaillant en quoi son comportement était constitutif d’un agissement sexiste, les impacts qu’il avait générés, et lui demandant :
- de ne plus publier de propos pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes sur des réseaux sociaux mentionnant son appartenance à la coopérative,
- le temps que le processus de restauration se déroule : de ne pas participer aux temps coopératifs en présentiel ou en visio, et de ne pas prendre l’initiative de contacter des membres de la coopérative
Par ailleurs, elle comprend que partager cette sanction dès la fin de la procédure aux personnes entendues, aurait permis de renforcer le sentiment de sécurité pour les personnes concernées.
Traitement de la demande de maintien au sociétariat
Un autre point de tension a concerné la demande de maintien au sociétariat de l’auteur. La possibilité que le CA maintienne l’auteur au sociétariat de la coopérative a suscité de l’inquiétude et de la colère auprès des personnes ayant été entendues lors du travail de rEGALons-nous.
La demande de maintien au sociétariat été envoyée lors de la sortie de l’auteur de la coopérative, comme il est d’usage lorsqu’un membre sortant souhaite rester associé. Elle a été examinée lors du conseil d’administration de septembre, au cours duquel les échanges ont abouti à suspendre la décision le temps que l’ensemble des administrateurices aient accès au niveau d’information nécessaire pour décider en conscience.
Le processus mené par rEGALons-nous ayant pris fin en janvier, la demande a été traitée au CA de février avec un refus du maintien au sociétariat à l’unanimité.
Mise à jour de la procédure de signalement
Plusieurs frictions ont impacté le déroulement de la procédure de signalement : la superposition de plusieurs casquettes (membre d’une instance et partie prenante du signalement), la possibilité d’être accompagné·e lors de l’enquête, la place à accorder au récit sensible dans la procédure. Ces frictions ont généré des tensions supplémentaires (rupture de confidentialité, refus initial d’un accompagnement lors de l’entretien (accepté après discussion), difficulté à apporter du soutien à la personne à l’origine du signalement en tant que personnes en charge de son traitement).
Ces différents éléments ont permis de faire évoluer la procédure de signalement qui a été mise à jour en concertation avec les délégués syndicaux. La nouvelle version est disponible ici (mot de passe requis).
Et maintenant ?
Cet évènement a marqué la coopérative. Il a mis à l’épreuve les personnes, les instances, la cellule agissement. Il a mobilisé les syndicats. Il a mobilisé du temps, de l’espace mental, des ressources.
Il a mis en exergue qu’alerter n’est jamais anodin. Cela peut exposer, susciter des tensions et mobiliser beaucoup d’énergie et nous rappelle que la coopérative doit continuer à faciliter et sécuriser cette démarche.
Il a montré que malgré le temps et l’énergie consacrés, les tensions persistent et que notre coopérative reste perfectible.
Il a aussi mis en lumière l’engagement coopératif nécessaire pour faire progresser nos dispositifs, les rendre plus humains, accepter d’expérimenter des processus sans en connaître par avance tous les impacts. Bien que les personnes impliquées aient toujours agi avec la volonté de faire au mieux pour la coopérative, nous mesurons que traverser un signalement peut être émotionnellement éprouvant.
Nous souhaitons reconnaître ici l’engagement et le courage que cela représente pour les personnes qui alertent.
Nous sommes sincèrement désolé·es si certaines personnes ont pu ressentir un manque de soutien dans cette épreuve. Nous le regrettons et réaffirmons notre engagement à poursuivre notre travail pour renforcer la qualité, la lisibilité et la sécurité de nos dispositifs, afin que toute personne qui alerte puisse le faire dans un cadre protecteur et clair.


